• Lettre du Frère VAUTRIN racontant à ses parents le supplice de Jean-Gabriel PERBOYRE

     


    LETTRE DU FRERE VAUTRIN A SES PARENTS
    Destinataire :
    Monsieur Charles Vautrin
    Propriétaire à Villers en lieu
    Près de St Dizier
    Haute Marne
    Cachet de la Poste : Paris 20 Nov 41
    Cachet de la Poste : St Dizier 21 ou 31 NOV 1841 1
    J.M.J.

    Macao le 1841
    Mes chers parents

    Depuis longtemps je remets pour vous écrire attendant toujours de nouvelles circonstances pour avoir plus de matière d'écrire et de vous raconter quelque chose de ce qui concerne nos missions de Chine. Enfin le temps m'a procuré quelques motifs assez intéressants ; je ne vous dirai rien de Macao qui soit digne de remarque car sa monotonie est toujours la même.

    Dans la dernière lettre que je vous ai écrite, je vous ai raconté comment Mr Perboyre notre cher confrère avait été arrêté par suite de la persécution du Houpé (province de la Chine). Maintenant, j'ai à vous raconter la glorieuse histoire de son martyre qui arriva le 11 de 7bTt 1840 sur les 7 heures du soir.
    Depuis le jour de l'arrestation de ce cher confrère qui arriva dans le mois de 7bre1839 il fut pendant un an traîné de prison en prison, de tribunal en tribunal pour y subir des interrogations et des tourmens2 affreux de la part des mandarins et dans chaque interrogation qui lui a été faite il n'a répondu que ce dont il devait répondre et fut inébranlable jusqu'au dernier soupire a garder le silence toutes les fois que sa conscience pouvait être compromise ; II est inutile de vous répéter tout ce qu'il a souffert pour n'avoir jamais dit aux Mandarins ou étaient les autres missionnaires ; je crois vous avoir déjà écrit toutes ces circonstances.
    Enfin après avoir traversé une année toute entière dans les prisons chargé de chaînes et endurer toutes sortes de tourmens l'empereur lança contre le saint Missionnaire une sentence de mort.
    Il faut vous dire que pendant une espace de temps nous avons eu une lueure d'espérance pour la délivrance, en apprenant par une voie indirecte, que les mandarins avaient fait imprimer en gros caractères chinois sur les joues de Mr Perboyre, qu'il était un des chefs d'une religion étrangère c'est-à-dire ennemi des Dieux de l'empire. Voici comment les chinois impriment ces caractères ;premièrement ils frappent les joues avec certains instrumens4 jusqu'à ce que le sang est prêt à sortir, ensuite, ils prennent de groses5 éguilles6 qu'ils trempent dans une ancre faite pour cela et piquent dans la chair pour former les caractères désignés de sorte que le sang se mêle avec l'ancre8 qui se trouve aux pointes des éguilles9, et forme un alliage qui ne s'éfface jamais, par le moyen d'une espèce d'huile qu'ils posent dessus les plaies après l'inscription faite, de sorte que chacun peut très bien lire cette inscription, ordinairement les chinois font ces opérations quand ils veulent renvoyer les coupables, afin qu'ils soient partout où ils iront reconnus pour tels. Et voilà pourquoi nous avions espérer un instant la délivrance de notre martyr ; Mais ce fut en vain quoi que réellement il endura ce genre de suplice n, il n'en fut pas moins jugé digne de mort. Oui, le Seigneur l'a trouvé digne de lui, il lui destinait la glorieuse palme du martyr, seulement il a voulut13 qu'il endura ce tourment afin que sa couronne en soit plus brillante, car il n'y a pas à endouter 14 autant de caractères qui ont été imprimés sur sa face sont autant de diamans 15 qui embelissentI6 maintenant son immortelle couronne.
    Avant que le moment de sa mort arriva on lui fit encore souffrir un autre genre de tourment, vraiment digne de 17 compassion capable d'attirer les larmes aux yeux et de toucher les cœurs les plus insensibles ; et voici comment : Mr Perboyre tout jeune qu'il était avait une infirmité fort grave et très gênante, c'est-à-dire qu'il avait une hernie, et portait un bandage, de sorte que quand les mandarins le firent dépouiller de ses vêtements ils ont remarqué qu'il avait ce bandage, ils s'en scandalisèrent d'une manière extraordinaire car il faut vous dire en passant que les chinois ne connaissent point ce précieux remède contre cette infirmité, et c'est pourquoi qu'ils souffrent comme des malheureux quand ils en sont affligés.
    Ainsi donc lui voyant cet instrument bienfaisant, ils le chargèrent 3 d'injures, le traitant de magicien en lui disant que cet instrument ne pouvait lui servir 18 que pour la magie, alors ils le lui arrachèrent brutallement!9 des reins et le laissèrent dans cet état pénible, pensez combien il a du souffrir quand son hernie venait à sortir. Mais le courageux athelete20 de J.C. souffrait toutes ces tortures avec une pascience2I héroïque, que ces furieux ennemis de notre foi devinrent alors de plus en plus outrés contre la victime, croyant véritablement que Mr Perboyre était un magicien, ils le forcèrent à boire du sang de chien, remède disent-ils contre la magie. O glorieux martyr de la foi, en buvant ce calice amer et répugnant à la nature humaine, comme vous avez du sans doute vous transporter en esprit sur la montagne des douleurs pour envisager notre divin Sauveur abreuvé de fiel et de vinaigre, et fortifié à la vue du parfait modèle vous avez voulu comme lui boire le calice jusqu'à la lie !
    Enfin le 11 7 pour couronner tant de tortures, la sentence fatale de mort prononcée contre notre martyr arriva, alors les bouraux22 le tirent de ses chaînes avec cinq malfaiteurs qui étaient condamnés à mort mais qui justement l'avoient23 mérité pour leurs forfaits, il fut donc conduit avec eux sur la place de l'exécution, et sur les 6 heures du soir on exécuta en sa présence les cinq larons24 afin sans doute de lui inspirer une plus grande horreur du suplice25 auquel il était condamné, car en vérité26 ce genre de mort inspire de la terreur, en y pensant, surtout de la manière que les chinois le font ; Les bourreaux prennent celui qui doit mourir, le fait mettre à genoux le dos contre un poteau et l'attachent fortement après ce poteau par trois endroits du corps, ensuite ils passent une corde autour du cou et aux deux extrémités de cette corde se trouve un bâton de 18 pouces de long qui sert à tourner la corde derrière le poteau, les bourreaux tournent ce bâton jusqu'à ce que le sang de l'exécuté sort par le nez, les yeux, la bouche et les oreilles, jusqu'à ce qu'il soit presque mort, alors il relâche la corde pour qu'il puisse reprendre vie en laissant le sang descendre, ensuite ils recommencent comme la première fois, enfin ils font cette cruelle manœuvre jusqu'à trois fois, et quand au troisième tour l'exécuté n'est pas tout à fait mort, alors un des bouraux27 lui lance un grand coup de pied sur le ventre ce qui est le coup de grâce 4
    Vous pouvez comprendre combien ce genre de faire mourir est terrible ; aussi ceux qui en sont témoins sont saisis d'épouvanté ; voilà ce que Mr Perboyre a vu faire sous ses yeux cin fois de suite avant le moment fatal qu'il voyait arriver à grand pas, mais il employa utilement cette espace de temps car il offrait à Dieu le beau sacrifice de sa vie ! et quand le moment fut arrivé il demanda aux bouraux 28 un moment pour recommander sa belle âme à son Dieu, ce qui lui fut accordé, alors il se mit à genoux et fit une courte prière mais fervente, ensuite se releva pour se mettre au fatal poteau, et par trois fois différentes, il subit le suplice29 de la corde et après le terrible coup de grâce du coup de pied il rendit le dernier soupire30. C'est ainsi que le Martyr de la foi consomma le sacrifice de sa vie mortelle et alla jouir du véritable repos dans la céleste patrie. C'est là où quand il arriva aux portes de la Jérusalem céleste qu'ilreçu3! le prix de ses travaux, la récompense de ses vertus, la brillante couronne de tant de victoire remportées sur l'ennemi de Dieu et de la religion. Enfin c'est là qu'il reçu32 la glorieuse palme de son martyr ! !
    Il y avait un chrétien qui se trouvait parmi les spectateurs pendant l'exécution, il eu33 soin d'observer toutes les circonstances, il a dit qu'il n'avait pu retenir ses larmes lorsque Mr Perboyre faisait sa prière avant sa mort ; tant il remarquait dans lui une sainte et noble disposition de mourir pour une aussi belle cause. Dès que Mr Perboyre fut mort ce chrétien se hâta d'aller annoncer aux chrétiens qui allaient souvent visiter Mr Perboyre dans la prison pour lui apporter quelques secours corporels autant qu'ils le pouvaient. Ces fervents chrétiens dès qu'ils apprirent cette nouvelle de suite en informèrent un de nos confrères chinois Missionnaire lazariste qui était dans les environs pour veiller à tout ce qui se passait au sujet de Mr Perboyre, car nos missionnaires français l'avaient chargé de cette commission, comme pouvant mieux s'en acquitter qu'eux, attendu qu'il ne pouvait être reconnu pour être européen. C'est à ce bon confrère que notre Martyr fit sa dernière confession dans la prison, comme je vous l'ai déjà écrit dans l'histoire de son arestation34. Ainsi donc notre confrère chinois envoya aussitôt des chrétiens pour acheter le corps et les dépouilles du martyr ; 5
    Ainsi donc ces bons chrétiens allèrent trouver les satellites qui gardaient le cadavre qui était encore attaché au poteau, dès qu'ils apperçurent35 le corps du missionnaire ils furent ravis d'admiration en le voyant comme s'il n'était pas mort car il n'avait pas perdu sa couleur naturelle ; sur son visage paraissait une sérénité d'âme anglique36, ses yeux et sa bouche pésiblement37 fermes comme s'il n'était qu'endormi, quoiqu'il était mort depuis 24 heures. Il n'en était pas ainsi des cinq malfaiteurs qui avaient été exécutés un peu avant lui. Il paraît qu'ils étaient si horribles à voir dès qu'ils furent mort, que les satellites eux-mêmes n'en pouvaient souffrir la vue, la langue leur sortait de la bouche, noire comme l'ancre38, les yeux sortaient de leur tête, de sorte qu'ils les firent enlever de suite pour les enterrer, et gardèrent seulement le corps de Mr Perboyre sur lequel étaient empreints les deux traits de la mort du juste.
    Les chrétiens convenirent donc de prix avec les satellites pour avoir le corps du martyr et toutes ses dépouilles, mêmes les cordes et le bâton qui ont été les instruments de sa mort ; mais il y avait un inconvénient pour les satellites pour livrer le corps aux chrétiens car selon les lois chinoises, les satellites devaient l'enterrer eux-mêmes, et que si ils étaient reconnus pour vendre un corps mort, ils seraient rigoureusement punis par les mandarins ; mais ces sortes de gens pour de l'argent ils font tout ce dont la ruse et la rapine peut leur indiquer.
    Voici donc comment ils s'arrangèrent ; ils convinrent avec les chrétiens que eux satellites porteraient le corps au lieu de la sépultures et ils leur indiquèrent l'endroit là où ils devaient passer, et qu'avant de parvenir au lieu de la sépulture ils feraient une pose39, comme pour se reposer, et que là les chrétiens s'y trouveraient avec un cercueil rempli de terre du moins assez pour égaliser le poids d'un corps mort, et qu'alors se serait là qu'ils feraient l'échange ; ce qui a parfaitement réussi. Nos bons chrétiens n'ont pas manqué de se rendre au rendez-vous avec un faux cercueil, de sorte que les satellites contents d'avoir réussi dans cette affaire prirent adroitement le faux cercueil et laissèrent aux chrétiens le véritable corps du martyr, ensuite continuèrent leur chemin et firent les mêmes cérémonies en enterrant de la terre que si c'eut été un mort véritable ; et c'est de cette manière que les chrétiens ont pu avoir les précieuses dépouilles du saint martyr. Aussi ces bons chrétiens tous pleins de joie de les posséder passèrent une nuit entière pour faire une bière sacerdotale.
    Monseigneur Rameaux lazariste français nous a envoyé les habits, la barbe, une partie des cheveux du martyr et les cordes et le bâton, instruments de son suplice41 encore couverts de sang!
    Nous reçûmes les riches dépouilles de notre cher confrères ainsi que la nouvelle de sa mort sur la fin d'octobre 1840 par les courriers de Mgr l'Evêque Ramaux42, notre confrères. Nous pûmes juger en voyant ces habits combien le martyr de la foi a dû souffrir. Ses pantalons étaient tout ensanglantés par les plaies qu'il avait sur le corps, la chemise était toute rougie sur le cou par le frottement des chaînes dont il était chargé, ses bas étaient en lambaux 43aussi par le frottement de la chaîne qu'il portait aux pieds et l'on voit que la chaîne entrait dans la chair par le sang qui a rougi le reste de ses bas, le chétif grabat sur lequel il gissait en prison était pour ainsi dire pourri, l'on voit aussi par les pauvres haillons qu'il portait dans les chaînes combien il a souffert par la vermine, qui ordinairement fourmille par milliers, dansles prisons chinoises. Enfin chacun de ses lambaux45 indique ce qu'a souffert le généreux soldat de Jésus-Christ.
    Nous avons envoyé tout, ou presque tout à notre maison de Paris. Nous espérons que tout est parvenu sain et sauf.
    Grâce au Seigneur, et que son saint nom soit mille fois bénit de ce qu'il a trouvé dignes du martyr deux de nos confrères dans l'empire chinois : Mr Clet et Mr Perboyre tous deux lazaristes français ont été martyrisés pour avoir annoncé le saint évangile de J.C.. Il y a a peu 47 près dix ans que le martyr de Mr Clet arriva et Mr Perboyre a souffert le martyr dans la même province que Mr Clet et dans la même Ville et pour la même cause.
    Maintenant ces glorieux atheletes49 sont assis sur des trônes immortels, ils se reposent à l'ombre de leurs lauriers, louent et béniront à jamais le Dieu trois fois saint et prient pour nous qui combattons dans la vallée des larmes.
    Dans la province du Kiang-Sy, mission de Mr Laribe missionnaire lazariste français, l'ennemi implacable de Dieu et de ses ministres possède un empire absolu sur ses adorateurs, tellement, qu'il se manifeste visiblement, il tourmente très souvent les idolâtres, tièdes et indifférents dans leur culte diabolique et souvent cet esprit de ténèbre ne se croit pas assez puissant

    1
     Tbre = septembre
    2
     tourmens = tourments
    3
     lueure = lueur
    4
     instrumens = instruments
    5
     groses = grosses
    6
     éguiîles = aiguille6 éguill.
    7
     ancre = encre lles
    9
    id
    10
     aliage = alliage
    11
     s' éface = s'effaça
    n
     suplice = supplice
    13
     voulut = voulu
    14
     endouter = en douter
    15
     diamans = diamants
    16
     embelissent = embellissent
    le mot « piétié » est barré et suivi de « compassion »17
    18
     servre = servr
    19
     brutallement = brutalement
    20
     athelete = athlète
    21
     pascience = patience
    22
     bouraux = bourreaux
    23
     avoient = avaient
    24
     tarons = larrons
    25
     suplice = supplice
    l'expression « en vérité » remplace celle de « en fait » qui est barré26
    27;
    28;

      

     

     

     

     

     


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